I

Par un bel après-midi de printemps, une puissante Jaguar de sport grise, sa capote repliée, roulait le long de la Seine, quai de la Conférence, en direction de la Concorde. L’homme qui se trouvait au volant étant naturellement assis, on ne pouvait juger sa taille avec précision, mais elle devait être haute et, sur son visage énergique et bruni, éclairé par des yeux gris d’acier et couronné par des cheveux noirs coupés en brosse, se lisait une de ces volontés de fer que peu d’événements peuvent parvenir à ébranler. Comme c’était un dimanche et qu’il y avait relativement peu de trafic, l’homme conduisait aussi vite que le lui permettaient les règles de la circulation à l’intérieur de la capitale.

Comme la Jaguar allait atteindre le pont des Invalides, le conducteur ralentit un peu, l’attention attirée par un groupe de personnes – enfants et adultes – entourant un mendiant occupé à faire effectuer des tours à un singe juché sur son épaule et retenu par une légère chaîne d’acier. L’intelligent animal semblait parfaitement dressé et, bien qu’il eût passé l’âge où, avec un peu d’inconscience, on admire les animaux savants, l’homme aux cheveux en brosse arrêta la voiture pour contempler les mimiques et les cabrioles du quadrumane. En même temps, sans le détailler vraiment, il regardait le bateleur. C’était un homme maigre et courbé, mais qui avait dû être très grand avant que le rhumatisme ne tordit sa taille. Il portait une sorte de long caftan, verdi et déchiré, et son chapeau cabossé aux bords rabattus et gondolés dissimulait tout le haut de son visage, dont on ne distinguait que le menton couvert d’une barbe épaisse et hirsute. Le conducteur de la Jaguar remarqua aussi qu’il possédait d’énormes mains, soigneusement gantées.

Le spectacle prit fin et le singe, terni à bout de bras par son maître, tendit en un geste circulaire une sébile à l’assistance, et chacun y déposa son obole. C’est alors seulement, comme le mendiant avait relevé la tête, que l’homme aux cheveux en brosse put voir ses traits. Un visage large, mongoloïde, à la peau légèrement olivâtre, aux pommettes saillantes, au nez épaté. Mais ce qui retenait surtout l’attention, c’étaient les yeux bridés aux prunelles d’or, étrangement fixes et qui semblaient ne pas voir, comme s’ils étaient taillés dans le verre. Des yeux qui n’avaient rien d’humain, rien de vivant, et qui cependant voyaient.

Durant un instant seulement, l’homme aux cheveux en brosse avait pu contempler ce visage. Pourtant, il avait sursauté violemment, et ses mains n’étaient crispées sur le volant.

— Lui ! murmura-t-il. Ce serait Lui ?… Il secoua la tête.

Non, ce n’est pas possible… Il est mort, je le sais… Ce ne peut être Lui !…

Il tenta encore d’apercevoir le visage du bateleur, mais ce dernier avait tourné le dos et, sa recette faite, était allé s’accouder au mur de la Seine, le singe toujours juché sur son épaule.

Une panique soudaine avait saisi le pilote de la Jaguar.

— Si c’est Lui, je dois fuir au plus vite, balbutia-t-il. Avant qu’il ne m’aperçoive ! AU PLUS VITE !

Il remit la voiture en marche et fila le long des quais. Au bout de cent mètres cependant, ayant repris son calme aussi soudainement qu’il l’avait perdu, il s’arrêta au bord du trottoir, à hauteur d’un gardien de la paix qui faisait les cent pas.

— Puis-je vous demander un renseignement, s’il vous plaît ?

Le représentant de la loi porta la main à la visière de son képi.

— À votre service…

L’homme aux cheveux en brosse tourna la tête et désigna le mendiant, toujours accoudé face au fleuve.

— Vous connaissez cet étrange personnage ? interrogea-t-il.

L’agent avait regardé dans la direction qui lui était indiquée.

— Vous voulez parler du particulier avec le singe ?

— C’est bien de lui que je veux parler, en effet. Le gardien hocha la tête de haut en bas.

— Je le connais… Depuis un mois environ, il vient ici tous les jours, chaque après-midi, et fait faire des cabrioles à son animal afin de divertir les passants et de recevoir quelques sous. Comme il ne fait pas de mal, on le laisse tranquille… Mais pourquoi m’interrogez-vous à son sujet ? Il vous intéresse ?

— Pas personnellement… Un de mes amis dirige un cirque, et je sais qu’il cherche des animaux savants. Ce singe me paraît assez bien dressé… Enfin, si cela intéresse mon ami, il pourra toujours retrouver ici ce mendiant, puisqu’il y vient chaque jour…

Après avoir formulé cette excuse à sa curiosité, l’homme aux cheveux en brosse salua le gardien de la paix et démarra en direction du Louvre, poussant son moteur au-delà des limites permises. Il serrait les mâchoires et murmurait sans cesse :

— Je suis sûr que c’est Lui !… Je suis sûr que c’est Lui !… Personne n’a des yeux semblables… Et puis, c’est un Mongol…

Quelques secondes après, il secoua la tête.

— Non, ce n’est pas possible !… Ce ne peut être Lui, puisqu’il est mort… Puisque je suis certain qu’il est mort…

Mais, presque aussitôt, il murmurait à nouveau :

— Pourtant, ce ne peut être que Lui !… Il y a aussi ces énormes mains gantées… Ces mains dont, peut-être, une seule est vivante… N’a-t-il pas déclaré un jour qu’il était immortel ?… Mais non, personne n’est immortel… Mais Lui, n’est-il pas Satan incarné ?

L’homme aux cheveux en brosse était à ce point absorbé qu’il brûla un feu rouge et faillit se faire emboutir par une voiture qui venait à sa droite. Seul, un brusque coup d’accélérateur lui permit d’éviter la collision.

Continuant à longer la Seine, il parvint au pont Royal, qu’il franchit pour gagner la rive gauche et le quai Voltaire. Là, il arrêta la Jaguar devant un grand immeuble à porte cochère. Il sauta légèrement à terre et, comme il s’engageait sous le porche, il faillit renverser une commère venant en sens inverse.

— Que se passe-t-il, commandant Morane ? interrogea la commère. Vous me paraissez bien préoccupé…

Alors seulement, l’interpellé parut s’apercevoir de la présence de la brave dame, qui n’était autre que la concierge de l’immeuble. Il rougit légèrement sous son hâle et balbutia des excuses.

— Veuillez me pardonner, madame Durant, mais je suis assez préoccupé, en effet…

Il s’engouffra dans le couloir, grimpa l’escalier quatre à quatre pour gagner son appartement. Quand il y fut enfermé, il passa dans le salon-bureau, fouilla dans un tiroir et en tira un objet qu’il posa sur sa table de travail, devant laquelle il s’assit ensuite.

 

*

**

 

Durant une demi-heure, peut-être davantage, Bob Morane demeura ainsi, sans bouger, à contempler l’objet – une grande main humaine – posé devant lui sur la table.

À vrai dire cependant, il ne s’agissait pas d’une vraie main humaine, mais d’un simulacre en acier recouvert de matière plastique tenant bleu de chair et de peau, les ongles étant figurés par de fines lamelles d’os. L’ensemble était parfaitement articulé et, une fois fixé au membre mutilé, devait être commandé par les nerfs eux-mêmes.

Cette prothèse avait une histoire, car elle avait servi à un être redoutable, un Mongol du nom de Monsieur Ming, alias l’Ombre Jaune, qui avait déclaré une guerre féroce à l’humanité et que Morane, aidé en cela par son ami Bill Ballantine, avait mis hors d’état de nuire. Ming avait été abattu par Ballantine qui, avant que le corps de leur ennemi ne soit enfoui sous des tonnes et des tonnes de roc, avait emporté la main postiche en guise de trophée, pour ensuite la remettre à Morane[1].

Il y avait une année environ que ces événements s’étaient produits, et Bob n’y pensait plus que rarement, comme l’on songe de temps à autre à un cauchemar particulièrement désagréable. Pourtant, la rencontre qu’il venait de faire réveillait en Morane des souvenirs qu’il aurait aimé effacer définitivement, et cela avec une acuité presque douloureuse.

S’arrachant à cette sorte d’envoûtement que faisait naître en lui la contemplation de la main d’acier, Bob se secoua.

— Allons, fit-il à haute voix, je me laisse aller une fois encore à mon imagination. Il m’a suffi d’apercevoir des yeux jaunes pour qu’aussitôt ma terreur de l’Ombre Jaune me reprenne. Il est mort là-bas, dans ces carrières souterraines, au nord de l’Ecosse, et rien ne pourrait l’avoir fait revenir à la vie…

Il prit la main d’acier, pour aller la replacer au fond d’un tiroir, là où il l’avait prise tantôt, et il se sentit bien décidé à ne plus y penser, ni à elle, ni à feu Monsieur Ming.

— Au lieu de nous forger de vaines terreurs, dit-il, profitons plutôt de cette Belle fin d’après-midi. Sans hâte, il sortit de l’appartement, boucla la porte derrière lui et gagna les quais. Un soleil déjà bas, frisant, accusait le vert tendre des jeunes feuilles, jetait de minces règles d’or au bord des couvercles recouverts de zinc des boîtes à livres. De ces boîtes devant lesquelles défilait tout un monde peu pressé de promeneurs et de touristes bardes de caméras et d’appareils photographiques.

Toujours sans se presser, Bob se mit à marcher, longeant le quai Voltaire, puis le quai Malaquais, s’arrêtant au passage pour fouiller les boîtes à livres, à la recherche de quelque édition ancienne, ou rare, feuilletant des volumes, étudiant de vieilles cartes et gravures.

Il continua, sans rien découvrir qui l’intéressât, cette promenade studieuse jusqu’au pont de l’Archevêché. À ce moment, la nuit était presque tombée. Bob revint alors sur ses pas, longea à nouveau, mais en sens inverse, le quai de Montebello et le quai Saint-Michel, pour remonter ensuite le boulevard du même nom. Il alla s’asseoir à la terrasse d’un grand café et dégusta paisiblement un apéritif. Trois quarts d’heure plus tard, il se trouvait attablé dans une grande brasserie des environs de Saint-Germain-des-Prés, devant une douzaine d’huîtres portugaises, qui furent suivies par un plat de rognons à la provençale. Il en était au dessert, et déjà il ne songeait plus à sa rencontre de l’après-midi, quand une femme qui possédait toutes les apparences d’une gitane pénétra dans le restaurant. Balayant l’air de ses hardes, elle s’avança vers Morane, qui était le client le plus proche de la porte, et elle lui dit :

— Les lignes de la main, mon bon monsieur ?

Bob allait refuser, car il ne croyait pas aux prédictions de ce genre, mais déjà la femme s’était emparée de sa main gauche et en étudiait la paume. Presque aussitôt, une expression d’épouvante se marqua sur sa face brune.

— Que se passe-t-il ? interrogea Morane avec un sourire narquois. Y auriez-vous vu quelque signe néfaste ?

La diseuse de bonne aventure hocha la tête affirmativement et marmonna :

— Oui… Il y a un grand malheur, là dans votre main…

Comme la gitane paraissait hésiter, Bob insista :

— Quel genre de malheur ?

La femme hésita encore, puis jeta d’une voix sourde :

— La mort…

— Ainsi, je vais mourir, fit Morane sans cesser de sourire. Rien d’extraordinaire à cela. Tout le monde finit par mourir, tôt ou tard.

La gitane secoua la tête.

— Non, mon bon monsieur, pas tôt ou tard. Bientôt. Très bientôt… Dans quelques jours, demain, aujourd’hui peut-être…

Elle s’interrompit et demanda presque aussitôt :

— Roulez-vous en auto ?

— Bien entendu, fit Bob. Comme tout le monde.

— Eh bien, méfiez-vous ! La mort vous guette sur la route. Très bientôt. Méfiez-vous… MÉFIEZ-VOUS…

Sur ces deux derniers mots, la voix de la femme avait pris un accent véhément, un accent de pythie en transes.

— Et combien vous dois-je pour cette joyeuse prédiction ? interrogea Morane sur un ton mi-figue, mi-raisin.

— Cinq cents francs !

Bob se mit à rire silencieusement.

— Cinq cents francs pour me prédire une mort prochaine ? C’est cher… Savez-vous comment, jadis, on récompensait les porteurs de mauvaises nouvelles ?… On les décapitait. Tenez, voilà cent francs, et bénissez votre heureux sort de vivre au vingtième siècle…

D’un geste de la main, il congédia la gitane et se remit à la dégustation de son sorbet glacé, qui avait un peu fondu. La diseuse de bonne aventure se dirigea vers le fond de la salle, où elle réussit à accrocher un second client. Quand elle eut terminé sa consultation et reçu son salaire, elle quitta la brasserie et disparut au-dehors. Le second client, un homme court et gros, à la moustache taillée en brosse à dents, s’approcha alors de Morane.

— Puis-je vous demander un renseignement ? fit-il à voix basse.

Bob releva la tête et vit une expression d’angoisse peinte sur le visage penché vers lui.

— Un renseignement ? fit-il. Bien sûr… Que puis-je pour vous ?

L’homme tendit le menton dans la direction où était disparue la chiromancienne.

— Serait-ce indiscret de vous demander ce qu’elle vous a prédit ?

— Indiscret ? fit Bob. Pas du tout puisque, de toute façon, c’est de la blague. Elle m’a prédit que j’allais mourir très bientôt, dans un accident d’auto…

— Elle m’a annoncé la même chose, avec cette différence que je ne dois pas mourir dans un accident d’auto, mais noyé…

S’interrompant, l’homme demeura un instant le visage bouleversé, puis il dit encore, d’une voix blanche :

— Pour rentrer chez moi, le soir, je dois suivre le canal de l’Ourcq… et je ne sais pas nager…

Visiblement, le malheureux était de ceux-là qui croient aux prédictions et qu’un quelconque devin pouvait, par autosuggestion, mener aux pires catastrophes. Et, tout à coup, Bob Morane se souvint d’un article lu deux semaines plus tôt environ dans un journal, et où il était question de morts par persuasion. Une fièvre soudaine le saisit.

— Écoutez, mon ami, dit-il d’une voix impérieuse à l’homme qui se tenait toujours devant lui, à de nombreuses reprises on m’a ainsi prédit une mort violente et prochaine, et j’ai toujours tout fait pour que ces prédictions se réalisent. Pourtant, comme vous le voyez, je suis toujours là, bien vivant et plus d’attaque que jamais. Non, quand vous rentrerez chez vous, ne vous souciez pas du canal. Et, un bon conseil, dès demain, apprenez à nager…

L’assurance de Morane parut dissiper les craintes du petit homme qui, après des remerciements, retourna s’asseoir à sa table, où il commanda une seconde carafe de vin, ce qui était une marque d’insouciance.

Bob, lui, n’avait aucune raison de se sentir aussi détendu. Ce dernier incident, ajouté au souvenir, rêvent ! maintenant, de sa rencontre de l’après-midi, ramenait toutes ses craintes. Ainsi, à quelques minutes d’écart, au même endroit, une chiromancienne prédisait à deux hommes une mort violente et prochaine. Pourquoi ce double mensonge ? Pour amener ces deux hommes à être hantés par la proximité du trépas et les engager, par autosuggestion, à s’y précipiter, comme poussés par la fatalité. C’était un peu comme s’il s’était agi là d’une conspiration criminelle.

« Pourquoi pas ? songeait Morane. Cela serait assez dans la manière de Monsieur Ming. Jadis, il employait ainsi des diseuses de bonne aventure pour répandre ses Masques Sacrés du Tibet qui, eux aussi, étaient des véhicules de mort… »

Il demeura un instant songeur.

— Il faut que je me fasse une idée précise de tout cela, murmura-t-il. Je vais essayer de retrouver cet article où il est question de morts par persuasion. Je crois l’avoir rangé dans mon dossier « sciences occultes »…

Appelant le serveur, il paya son addition, puis il sortit de la brasserie et, par la rue Bonaparte, regagna le quai Voltaire et son appartement.

 

La revanche de l'Ombre Jaune
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